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Le disque vinyle : débunkage

Un autre déterrage de fil Mastodon, cette fois sur les inepties qu’on peut lire à propos du disque microsillon. À une époque où je parcourais le web à la recherche de documentation sur l’histoire de l’enregistrement sonore, je tombais régulièrement sur des affirmations qui me faisaient sauter en l’air à propos du vinyle. En voici quelques exemples.

Le vinyle sonne mieux parce qu’il est analogique.

Non.

L’électricité dans notre cerveau qui déclenche notre émotion musicale est analogique, comme le mouvement de nos tympans, comme la variation de pression de l’air, comme le mouvement de la membrane de nos haut-parleurs, comme l’électricité dans les câbles qui les relient à notre amplificateur hi-fi, comme le signal qui sort du DAC intégré à notre lecteur CD, notre smartphone ou notre ordinateur. Nous n’entendrions aucune différence si ce qui se situe avant était un disque sur une platine vinyle, ou bien l’enregistrement numérique de ce même disque tournant sur cette même platine, même si cet enregistrement était en mp3 avec un bitrate supérieur à 128 kbps, toutes les expériences en double aveugle avec du matériel actuel l’ont prouvé.

Le vinyle sonne plus chaud, plus rond.

Oui.

Mais c’est dû au fait qu’il n’existe que peu de cellules phono capables d’extraire les sons aigus aussi bien qu’un lecteur numérique. Et que les extrêmes aigus sont les premières fréquences à être détruites par les frottements répétés du diamant sur les parois du sillon. Les personnes qui aiment ce son particulier aiment le son qui a été dégradé par rapport à l’enregistrement d’origine. Elles peuvent aussi essayer avec ce type de cellules à 13 900 €, mais a priori ça sonnera moins chaud et moins rond.

Le vinyle a une meilleure plage dynamique.

Non.

Bien au contraire. À cause d’un bruit de fond plus élevé (le diamant frotte sur de la matière, même dans un sillon totalement droit en l’absence de signal enregistré), la plage dynamique (qui est la différence entre les sons les plus faibles et les sons les plus forts) du vinyle est d’environ 60 dB. Celle du CD est de 96 dB. Ce sont les tendances récentes en matière d’enregistrement audio qui ont massacré la dynamique sur de nombreux enregistrements de l’ère numérique. Et les radios. La plage dynamique de NRJ est de… 1 dB.

Après la masterisation, qui s’effectuait à l’aide d’une console analogique, le son « définitif » enregistré sur une autre bande dit « maîtresse » était plus naturel, chaud et profond, bref idéal pour une gravure sur le support vinyle, tout en respectant la fameuse norme RIAA. (Source)

😂

Cette phrase ne veut absolument rien dire. Un master traité par la formule RIAA est inécoutable en l’état. Cette formule standardisée par la Recording Industry Association of America consiste à déformer l’onde du signal audio lors de l’étape du mastering vinyle en diminuant le niveau des basses fréquences et en augmentant celui des hautes fréquences, afin que les premières puissent tenir dans le sillon sans déborder dans la spire d’à-côté, et que les deuxièmes soient suffisamment larges pour être physiquement présentes dans le substrat en vinyle lors du pressage. L’application de la formule inverse par le préampli phono lors de la lecture permet de retrouver l’onde sonore d’origine.

Courbes d’enregistrement et de lecture de la formule RIAA.
Courbes d’égalisation RIAA, lors de l’enregistrement et lors de la lecture. (Image Wikipédia)
Le vinyle monte plus haut dans les aigus.

Oui.

Avec une fréquence d’échantillonage numérique de 44,1 kHz, le CD n’autorise des sons que d’une fréquence maximale de 22,05 kHz, là où le vinyle peut en théorie stocker de l’information sans limites en termes de fréquence (à part la limite quantique qu’est la longueur de Planck). Mais au bout d’une dizaine de lectures, le diamant d’une platine aura déjà raboté les infimes variations de matière correspondant aux fréquences supérieures à cette valeur sur un disque vinyle. Et de toutes façons, l’oreille humaine ne peut percevoir de fréquences au-delà de 20 kHz environ. Et encore, au début de sa vie. Si vous êtes en âge de lire ce blog, vous n’êtes plus dans ce cas, désolé 😬.

Les signaux gauche et droit de la stéréo sont gravés sur les flancs gauche et droit du sillon.

Non.

Mais c’est un autre sujet. Qui fera peut-être l’objet d’un autre billet, qui sait.

Le vinyle est une vraie représentation de l’onde sonore, alors que le numérique n’en garde que des pointillés.

Oui.

En tant que signal continu, la gravure d’un microsillon se veut être l’inscription exacte (moyennant la courbe RIAA) du son dans la matière plastique. Le CD, quant à lui, restitue 44 100 échantillons de cette onde par seconde. Quelle serait la distance entre ces échantillons, si on les représentait le long d’un sillon de vinyle ? Calculons.

Un LP, ou « 33 tours », tourne 100/3 fois sur lui-même en une minute. La première spire d’un LP, celle qui présente la meilleure qualité sonore pressée (mais pas forcément la meilleure qualité restituée. Pourquoi ? Autre sujet, prochain billet, peut-être 😉), a un diamètre approximatif de 28 cm. Son périmètre est donc de 2 x π x 14 cm, soit ≈ 48,87 cm. Si l’on divise maintenant cette valeur par le nombre d’échantillons par seconde (44 100), on découvre que les échantillons seraient espacés de 0,001 cm le long du sillon. Cela correspond à 10 µm.

À titre de comparaison, un spermatozoïde mesure, flagelle compris, environ 50 µm. Il faut donc se représenter l’échantillonage de qualité CD comme un pointillé le long du sillon tous les 1/5 de spermatozoïde.

Si l’on considère la taille et le nombre des poussières déposées sur le vinyle et de celles incrustées lors de son pressage (qui n’est pas effectué en salle blanche), cela remet les choses en perspectives.

Quelques photos prises au microscope électronique avec l’échelle représentée peuvent aussi nous y aider.

Microsillon au microscope électronique, grossissement 1000 fois. Microsillon au microscope électronique, grossissement 500 fois. Microsillons au microscope électronique, vus d’en haut, grossissement 200 fois. Microsillons au microscope électronique, vus d’en haut en biais, grossissement 200 fois. Spermatozoïde au microscope électronique, grossissement 9000 fois.
(Photos Chris Supranowitz et CNRS )

Ajoutons enfin que le signal électrique envoyé à l’amplificateur par le dispositif de conversion numérique vers analogique (intégré à la platine CD, à l’ordinateur, au smartphone, ou bien externe à ceux-ci), appelé DAC, n’est pas le signal « haché » correspondant à une sinusoïde qui serait constituée de chacun des points d’échantillonnage reliés par un segment de droite. Le travail du DAC est de recalculer une courbe « douce », continue, à partir des points d’échantillonnage discrets. Un DAC de qualité correcte fournira donc une onde tout à fait similaire à celle récupérée à la sortie de l’amplificateur phono d’une platine vinyle. Le bruit de fond et les parasites physiques en moins.

OK, j’ai compris, le vinyle c’est pourri.

Pas du tout. 🙂

Je n’achète de la musique qu’en format vinyle depuis des années. J’ai la chance d’écouter des artistes un peu « hipsters » qui se sont lancés il y a déjà un moment dans ce qui est maintenant devenu une mode, un revival.

J’écoute ma musique essentiellement en format numérique sans perte (lossless), que je télécharge souvent « illégalement », et j’achète seulement les vinyles des artistes que j’écoute le plus pour les soutenir fiancièrement et pour le côté fétichiste de l’objet. J’aime la qualité parfaite du son numérique sur un bon système hi-fi, et je ne pourrais pas me permettre de payer toute la musique que j’écoute. Et même si je le pouvais, je refuse d’acheter des fichiers numériques à l’unité (à part sur Bandcamp pour soutenir les artistes qui n’ont pas pu matérialiser leurs œuvres), sans la petite satisfaction du déballage, sans le petit rituel d’écoute d’un bout à l’autre de l’album en feuilletant le livret.

Je pourrais, dans la même démarche de soutien financier de l’artiste, acheter des CD comme je l’ai fait pendant des années, mais je trouve l’objet moche et sans âme, et après avoir importé les fichiers numériques sur l’ordinateur, ne n’y touche plus jamais.

Vinyle transparent avec inclusions de noir, sur une platine.
Édition limitée de l’album d’Emma Ruth Rundle, Engine of Hell.

J’aime les grandes pochettes des vinyles, j’aime les éditions spéciales soignées et leurs disques aux couleurs improbables, j’aime voir le son imprimé dans la matière, et me rappeler les étapes et les défis techniques qu’il a fallu traverser pour approcher d’aussi près la perfection avant que cela ne devienne si facile avec le numérique, j’aime découvrir les runout-groove etchings (les quoi ? Autre sujet, billet, peut-être) et leurs petits messages cachés, j’aime les moments où je prends le temps de poser le disque pour rendre hommage à l’album entier avec ses enchaînements tels qu’ils ont été conçus par l’artiste, j’aime savoir que la courroie, le bras, la cellule, le diamant ne seront jamais dans une configuration parfaite tellement les paramètres sont variables, j’aime la surprise trop rare d’entendre un son presque aussi profond que celui de la version numérique lorsque les techniciens ont mis toute leur expertise en œuvre pour créer un bon et beau disque qui rend justice au travail de l’artiste.

Gravure sur un vinyle, près de l’étiquette : « KIM, KELLEY, JOSEPHINE, JIM ». À l’opposé, une tête de chat dessinée.
Les runout-groove etchings sur l’album des Breeders All Nerves.

J’aime la musique en concert, j’aime la musique enregistrée, et j’aime le disque vinyle. 😍